Sara Jabbar-Allen Photographe

Chrome Végétal

Le vide qui laisse apparaître la vie. Le silence qui laisse apercevoir bruissements et agitations du monde. En me posant dans les mégisseries abandonnées, vidées de leurs peaux et de leurs machines, j’imagine les hommes et les femmes qui travaillent dur à la tâche, qui discutent fort, très fort pour se faire entendre par-dessus le bruit assourdissant des machines. J’imagine la circulation et le mouvement des uns et des autres, je vois la lumière qui pénètre à travers les carreaux cassés, j’entends le bruit de l’eau qui s’écoule de la rivière Dadou. Les traces de cette vie sont là : les vestiaires où pendent encore les tenues de travail, les anciens bureaux qui laissent apparaître la mémoire administrative, les pense-bête des tâches à faire sur les murs, les affiches de belles femmes dénudées que le temps et la rouille ont façonnées pour dire autre chose. Ces traces mémorielles, intimes et sensibles, témoignent, tel un jeu d’absence et de présence du façonnage de Graulhet par l’industrie du cuir, puis du déclin de cette activité à partir des années 80. Si j’imagine tout cela, c’est parce qu’une bonne partie de ce qui fut le patrimoine industriel des mégisseries de Graulhet n’existe plus. Je découvre ces sensations grâce aux rencontres et témoignages des travailleurs du cuir. Dès les premiers jours, la fouille a commencé : des photos, des cartes postales, des textes, des registres, des archives … qui ressemblaient à une enquête, ou une quête de sources. Très vite, de façon empirique, je me suis approchée a une « poétique de cette histoire » à travers les témoignages et documents « privés » d’ouvrières, ouvriers et patrons de l’industrie du cuir, à fin de faire résonner le passé avec le présent et le futur… Dans cette proposition, s’opère une mise en question de l’individuel au cœur de son espace de travail, où circulent et se frôlent des sensations, des émotions liées à la mémoire d’un territoire en quête de renouveau. Certes les images de friches témoignent d’un passé qui n’est plus, mais elles sont le témoin important d’une période florissante de l’industrie. D’où l’enjeu de ne pas oublier le travail de femmes et d’hommes de plusieurs générations, d’ici et d’ailleurs, qui ont façonné le territoire. Ces vestiges, entre abandon et potentiel de reconversion, disent aussi beaucoup de notre rapport au lieu et à la mémoire.

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